Critique ultra-consciente
d'un album ultra-conscient

Civilisation d'Orelsan est sorti le 9 novembre dernier, et il me fallait faire une critique à tête reposée... Le mois de décembre est tombé, et ma critique de San aussi. Place au mode Ultra-Conscient d'Orelsan qui livre un album non pas que sur la société, mais d'abord sur lui-même...

Par San Arena

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Critique ultra-consciente d'un album ultra-conscient

C'est un album qui a deux aspects : conscient et amoureux. Mais au final, il n'en a qu'un : ultra-conscient, parce que ses critiques de la société sont si vives qu'elles rejoignent ses déclarations d'amour presque piquantes, qui nécessitent une conscience de soi ultime. D'ailleurs, c'est aussi une auto-critique qu'Orelsan livre à travers ses confessions intimes. Le rappeur évolué, il a atteint le mode Ultra Instinct (une référence à Dragon Ball qui ne déplairait pas celui qui balance "J'veux être le héros d'mon propre shonen !", un shonen étant un manga initiatique). Mais plus qu'un Ultra Instinct, c'est une Ultra Conscience qui lui permet de déconstruire l'amour, la société et lui-même, tout en laissant planer une lueur d'espoir. En d'autres termes, et subjectivement... Une claque, un coup-de-poing, un Kaméhaméha.

Ultra-Conscience sociétale

D'abord, il y a évidemment le titre qui avait servi de teaser à la sortie de l'album : L'odeur de l'essence. Un morceau vif dans l'instru comme dans le texte, qui enchaîne les punchlines, qui n'épargne personne, et qui laisse peu de temps pour respirer. De gauche à droite, Orelsan s'en prend à toutes les tendances et semble dire que rares sont les personnes calmes et objectives : "Tout le monde s'excite parce que tout le monde s'excite", "Soit t'es pour ou soit t'es contre, tout est binaire" ou encore "Connard facho, connasse hystérique". Il prédit la fin d'une société en citant les civilisations éteintes, telles que les mayas ou les égyptiens, et conclut sur cette phrase aussi terrible que réelle : "On se bat pour être à l'avant dans un avion qui va droit vers le... Crash".

Bon. Il est percutant, puissant, mais le style n'a rien de neuf. Il a un côté burlesque, notamment parce que la réalisation visuelle de David Tomaszewski donne une dimension épique qui semble apporter un message illuminé, alors qu'il s'agit ni plus ni moins d'un Aurélien qui fait sa critique des réseaux sociaux. D'ailleurs, lui-même disait il y a quelques années dans le morceau Suicide social : "Adieu, ces pseudos-artistes engagés, pleins de banalités, démagogues dans la trachée !".

Une contradiction ? Non, parce qu'Orelsan ne s'arrête pas là. En jouant le pessimiste et le fataliste, il ne fait que présenter une image façonnée... Qu'il va briser dans ces autres morceaux par un rap toujours conscient mais plus optimiste, et pas moins puissant. L'Ultra-Conscience sociétale et ses fins.

Analyser un morceau et pas l'ensemble de l'album n'a aucun sens : on ne peut pas décortiquer l'acte 3 de Hamlet sans prendre en considération le 4ème... Orelsan l'a expliqué lui-même dans une interview : l'ordre de ses morceaux sur l'album Civilisation est réfléchie. Si L'odeur de l'essence suit Manifeste, ce n'est pas un hasard : ce titre exprime la frustration du personnage qui a été bouleversé après une manifestation. Un morceau de storytelling tout à fait maîtrisé dans lequel son Ultra-Conscience s'incarne par la capacité de l'artiste à raconter ce qui lui arrive... Avant de pousser un gigantesque coup de gueule, comme le cri que pousse le Sayain avant d'évoluer pour attaquer.

Mais cet album, dont les punchlines dénonciatrices sont innombrables, ne s'analyse pas qu'avec les morceaux sociétaux, et on pourrait parler de Rêve mieux qui aborde la superficialité des réseaux et des influenceurs, ou Baise le monde qui aborde la pollution et la surconsommation. Dans le reste du projet, Orelsan y parle beaucoup de celle avec qui il partage sa vie, dont il a peu parlé dans ses précédents projets...

Ultra-Conscience amoureuse et Auto-Conscience

Orelsan aura mis du temps avant de devenir tout ce qu'il critiquait : un rappeur qui fait la morale, bien qu'il le fasse de façon incarnée, comme on l'a expliqué. Mais il le fait tout de même, et il ne s'arrête pas là : pour la première fois, il présente également une leur d'espoir... Et notamment parce qu'il parle, de façon inédite, de celle qui partage son quotidien. « J’essaye d’avoir un enfant, j’essaye d’avoir une civilisation, j’peux pas le faire tout seul va falloir qu’on fasse ça ensemble ». On y voit une invitation à construire adressée à tous les français, mais aussi un message à sa dulcinée. Et surtout, on constate que si le rappeur est capable de parler d'amour, c'est parce qu'il est également plus conscient à ce sujet.

Parler de son quotidien quand il s'agissait de la Normandie et de la « France où on danse la chenille » (dans le morceau La pluie du précédent album), ça, Orelsan savait le faire. Cependant, c'est bien la première qu'il s'épanche davantage sur sa vie actuelle et sur son coeur, à l'image d'un Nekfeu qui avait déjà atteint l'Ultra-Conscience. Il le fait d'abord sur un ton plus léger avec la chanson Bébéboa dans laquelle il aborde la consommation d’alcool, puis de façon plus intime dans Ensemble avec Skread. Il y raconte ses mauvais penchants, s'y confie sur l’imperfection de l’amour et y déclare également sa flamme : « Maintenant que je sais que je pourrais te perdre, je ferai de mon mieux pour te garder. C’était mieux avant peut-être, on fera tout pour que ce soit mieux après ».

Mais c’est dans Athéna, l’avant-dernier titre, qu’Orelsan ne se ménage plus sur le sujet : "A quoi ça sert de dire je t’aime, si j’ai jamais vraiment dit pourquoi. Parce que t’as su rester la même, tu m’as sauvé tellement de mauvais choix. Parce que je sais que tu te sous-estimes, tu ris trop fort et la pièce s’illumine", déclare-t-il, énumérant ensuite toutes les raisons pour lesquelles il est amoureux. Mais celle-ci est la plus frappante : "Tu as su rester la même". Le temps est crucial dans son raisonnement, parce qu'il est la clef de sa conscience. Il lui aura fallu du temps pour atteindre ce stade d'Ultra-Conscience qui l'amène à mieux connaître le monde, l'amour, mais aussi lui-même.

"Je sais pas comment sauver le monde, et si j'savais j'suis pas sûr que j'le ferai". Et voilà ce qu'est Civilisation : pas un album sur la société, mais un album sur la conscience d'Aurélien, dans lequel il parle à sa civilisation... Et sa civilisation, c'est sa descendance. Conscient du futur, donc. Il parle à ses potentiels enfants, comme pour se justifier après l'éveil. Son "Aide-moi..." qu'il clame dans le dernier morceau Civilisation semble directement adressé à cet enfant qu'il essaie d'avoir.

"Faut qu'on soit meilleur qu'nos parents" ou encore "Oublie le futur c'était avant". Cet album n'est pas un message conscient qui nous est adressé, ni le message d'un homme innocent. C'est une bouteille à la mer ultra-consciente adressée aux générations futures. "On a fait ce qu'on a fait comme on l'a fait mais on l'a fait"...