Les Guirri
de la Nuit

Je suis San Mad, et j'enfile pour la première fois la casquette du Hunter pour le format Gonzo. Mon reportage immersif, j'ai décidé de le réaliser en passant deux jours à Felix Pyat, une cité mythique des quartiers Nord de Marseille. Là où la rue est la seule entité respectée par des types miséreux qui côtoient autant des grands rappeurs que des grands mafieux.

Par Hunter Mad

Plus d'articles

Les Guirri de la Nuit

Dans un magazine tenu par des gars en tous genres, il fallait absolument parler de ces gars-là, qui vivent dans un univers aussi dangereux que palpitant. J’avais écouté des titres de la Guirri Mafia sur YouTube, et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils m'avaient intrigués. Je me suis immédiatement dit qu'il fallait que j'aille à Marseille à la rencontre de ce collectif de rappeurs comoriens des quartiers Nord, dont l'album Clan Otomo suinte de morceaux rugueux et de featurings avec de grosses pointures comme ceux avec SCH, Soprano, Jul ou encore Naps…

Shorts de plages et AK 47

Je ne sais pas si c'est le soleil, la fièvre ou une combinaison des deux mais plus je m'enfonce dans les couloirs obscurs du 143 Felix Pyat à Marseille, plus mon cerveau semble sur le point d'exploser. Dans le train, en écoutant un morceau de la Guirri comme le « Boulevard des Allongés » je me suis demandé pourquoi des adolescents vêtus de short de plage à motifs floraux s'entretuaient-ils à coups de d'armes de guerre soviétiques ? Au delà de la question centrale du business de la résine, il y avait cet aspect quasi métaphysique que je voulais saisir. La métaphysique du crime. L'algèbre de la rue.

C’est ainsi que je me suis retrouvé en compagnie d'une clique de desperados qui essaie de survivre dans un coin de Marseille peu idyllique. Ils se font surnommer la Guirri Mafia, et en comorien, « Guirri » signifie « têtu » et « obstiné ».

C’est le Ghost qui m'a introduit au 143 Felix Pyat, aussi surnommé « Bellevue », situé quelque part dans le système digestif de la ville phocéenne. Marseille avale de jeunes vies qu'elle expulse sous forme de matières mortes et parfois volatiles. Vous croyez aux esprits frappeurs ? Venez faire un tour au 143. Vous les trouverez au détour d'un ascenseur asthmatique dont la cabine mettra des plombes à descendre, d'une cage d'escalier béante, ou d'un d'un rooftop.

« Le courage et l'amour du risque, c'est ça qui fait des bons CV dans la rue. Dans l'administration, la bureaucratie, tu vas être jugé sur tes apparences. Dans la rue, c'est juste toi et ta détermination. »

Mais revenons un peu au Ghost. Ce type est, à lui tout seul, l'histoire ambulante du côté obscur de Marseille. Son sweat shirt à capuche vissé sur le crâne et ses lunettes noires lui donnent un faux air de Forest Whittaker dans le film de Jarmush, Ghost Dog. On n'a pas besoin de beaucoup parler pour communiquer, et il affiche cet air presque blasé du type qui a déjà subi trop d'interrogatoires, qu'ils viennent des flics, des juges ou des journalistes. Les journalistes sont bavards, on le sait tous, c'est pour cela que le Ghost et ses gars de la Guirri me proposent de marcher, puis de monter à pied les vingt étages de la tour qui mènent à la terrasse du HLM. « Les gamins se lèvent le matin, sans un sou en poche, et se font embaucher comme guetteurs. », lâche le Ghost. « C'est la génération CMB : Cash Money Brothers. Toujours à chercher de l'argent, à brûler le fric et à recommencer. »

Sans rémission

Le noyau dur de la Guirri, c'est quatre types, dont le langage corporel est éloquent : Solda, Gravou, Malka et Djiha. Pur produit de la rue, ils peuvent faire des morceaux très durs mais aussi de jolies ballades du ghetto tel que le morceau Comme un dream avec SCH, pour assurer la crédibilité des scènes de quartier de la série Marseille dispo sur Netflix.

Il y a une véritable culture du banditisme à Marseille chez les jeunes, avec des figures devenues célèbres ici, comme le Belge ou Gaetan Zampa. « Pour certains, la prison, c'est une juste une étape pour mettre un pied dans la voyoucratie », lâche Malka. « La fascination pour la figure du bandit. C'est très implanté ici. On vient de milieux pauvres. Les bandits ont encore des images de bienfaiteurs chez nous. De robins des bois qui aident les gens dans le besoin. » Ils ont cette énergie de la genèse, du commencement, quand tout est encore possible, avant que les majors et les chefs de projet ne viennent foutre leur pif coké dans une histoire exclusivement familiale.

La Guirri me parle de ses projets, et je réalise qu'il est très difficile d'avoir des projets quand vos amis peuvent se faire tuer par des gamins en short de bains à fleurs. L'image d'un short à fleurs fabriqué en Asie et couvert du sang môme de 17 ans s'insinue dans mon cerveau, et j'ai presque la nausée.

J’essaie de chasser cette pensée macabre et je décide d’observer les voyous. Ils transpirent tous la rue et c’est ce qui les rend si charismatiques. En effet, le groupe compte bien se faire un nom dans la musique de rue. « Le premier patron ici, c'est la rue. », ajoute Solda. L'ascension du groupe a été freiné par l'incarcération de son manager, Black Diamond, mais rien ne semble pouvoir stopper la Guirri, qui jouit d'un gros respect dans toutes les cités de Marseille. Les gros rappeurs du coin savent que les types de Felix Pyat pourraient leur faire de l'ombre, tôt ou tard.

La musique de Guirri est un pur psychodrame de la rue. Ils ne sont pas des psychiatres de la rime, ni des thérapeutes de la punchline, ils sont des patients en cure dans la machine folle de Felix Pyat, les héros sans gloire d'une guerre silencieuse et ensoleillée.

L'amour du risque

Nous sommes enfin arrivés sur le rooftop, dont il aura fallu défoncer la porte. Celle-ci avait été condamnée par les « arhas », une façon marseillais d’appeler la police, parce que cet accès était utilisé par les « choufs », c’est à dire les guetteurs qui informent les « charbonneurs », donc les vendeurs, lorsque la police arrive.

Sur ce rooftop, j'ai une vue à 360 degrés sur la ville. Notre-Dame-de-la-Garde, la « bonne mère », censée veiller sur ses enfants les plus pauvres, m'adresse un majeur bien tendu. Je vois la mer, bleue et scintillante, le port, les chantiers, les docks, les milliers de containers échoués sur les quais comme des rêves déjà morts, et j'imagine la corruption qui ronge la ville, la collusion du politique et du gangster. Autour de moi, les joints circulent et les alcools forts aussi. L'ambiance est détendue et les vannes fusent, comme c'est souvent le cas quand la vie ne tient qu'a un fil, parfois à un kilo de résine, et que demain est encore trop loin.
De retour dans la rue, j'essaie d'interviewer Malka, qui a endossé le rôle de guetteur. Installé sur un transat en haut d’une butte, il siffle tranquillement un Capri-Sun.

« Le courage et l'amour du risque, c'est ça qui fait des bons CV dans la rue. Dans l'administration, la bureaucratie, tu vas être jugé sur tes apparences. Dans la rue, c'est juste toi et ta détermination. »

Je décide de déguerpir, ayant reçu ma dose d’émotions et d’informations. Sur le retour, alors que je marche dans ces rues électriques et incandescentes, je tombe sur une carcasse de jet-ski, qui me rappelle que la mer n'est pas loin, mais que la distance la « distorsion psychique » générée par le ghetto cognent les esprits comme des forces supérieures. Les tours valsent autour de ma tête, les mouettes piquent sur les détritus qui jonchent la cité, et je me retrouve pris dans le flux dément de la Guirri, bien que les corps s'expriment malgré la machine folle qui pourrait les écraser d'une minute à l'autre. C’est de cela dont je suis inondé : des flux d’esprits et des effluves de corps, tandis que je cherche vainement à déchiffrer les codes ésotériques de la rue, à choper une vibe tantrique qui pourrait me faire léviter au dessus de ce ghetto ivre.

Commandez gratuitement la version papier du magazine San !